La Bretagne est en première ligne des grandes dépressions d’automne et d’hiver qui apportent ici et de mémoire d’hommes leur lot d’épreuves météorologiques. L’océan n’est d’aucun barrage aux vents et lorsque ceux-ci atteignent 140 km/heure ; ils sont capables de déplacer 100 kilos par m² de chaque obstacle qui leur fait face. Dans la rade de Lorient, Gâvres est une pointe face à l’océan. Chaque génération d’ici a connu ou connaîtra au moins une tempête qui marque les esprits et parfois, hélas, les corps et les biens. Depuis la « Grande Tempête » de 1987, les épisodes se sont succédés à un rythme régulier : en 1999, 2009, 2010, 2013, 2014, 2018, 2020 et 2023. Arrêtons-nous sur Xynthia, la tempête qui frappa notre région du 26 février au 1er mars 2010. Ici, à Gâvres, la Grande Plage située face au large s’est soulevée tel un tapis de sable, dévoilant non sa poussière mais les traces de vies qui y étaient enfouies. Ainsi, pendant quelques jours, les promeneurs ont pu découvrir des aménagements insolites : deux empierrements maçonnés longs de quelques dizaines de mètres dont l’écartement parallèle interdisait d’y voir une pêcherie. Aujourd’hui, seuls quelques clichés témoignent de ces constructions. Un prospecteur ramassa contre les structures un important mobilier qu’il confia au service régional d’archéologie de Vannes.
Un combat contre César
Nous avions là une belle collectionde fragments de poteries dont la chronologie s’étendait du Ier siècle avant notre ère au IIIe siècle de notre ère. Certains tessons correspondaient à des amphores à vin (d’Italie et d’Espagne). De belles amphores fusiformes qui se terminaient en pointe afin que l’on puisse les imbriquer en étage dans les cales des navires. Ceci attestait d’un commerce qui avait lieu ici il y a plus de 2 000 ans. D’autres tessons se rapportaient à des céramiques grésées et ornées de motifs mythologiques de l’Antiquité. Ces dernières céramiques ont été fabriquées dans le centre de la France et elles étaient distribuées via la Loire, puis par cabotage le long des côtes armoricaines. Les structures de la Grande Plage de Gâvres s’interprètent comme un aménagement pour amarrer les navires aux fins de manutention des cargaisons. Les tessons les plus anciens remontent à la fin de l’Âge du Fer, période où la Gaule était indépendante. Ainsi, nous serions potentiellement en face du premier port vénète connu. Les Vénètes formaient le peuple gaulois qui occupaient alors le territoire approximatif de l’actuel Morbihan. Ils ont été rendus célèbres par leur combat naval contre Jules César en 56 avant notre ère.
Des vestiges à nouveau engloutis
La tempête Xynthia découvrit aussi d’autres vestiges : la route s’affaissa sur la Côte Rouge à Port-Louis et dans l’effondrement apparut un lot de cruches antiques. Cet assemblage bien rangé semblait attendre un navire qui en fin de compte n’est jamais venu… Non loin du lieu de découverte, l’archéologue riantécois Marcel Tuarze avait identifié un autre aménagement de rive dédié au chargement et déchargement des navires durant l’Antiquité. Un étrange promontoire de granit que l’on peut encore visiter et qui présente en surface deux sillons destinés au passage d’un chariot. Un dernier empierrement d’amarrage a été identifié sur la berge du Blavet à Lanester, un mobilier similaire à celui de Gâvres y a été exhumé. Cette structure est située à quelques mètres d’un établissement qui produisait des salaisons durant l’Antiquité. La présence de cet établissement bien reconnu (Le Resto) nous suggère une contrepartie possible aux achats de vin et de céramiques fines. Comme pour compenser sa fureur, Xynthia nous a offert pendant quelques moments une fenêtre sur la vie qui animait notre rade il y a fort longtemps. Finalement et à l’image de la légende de la cité engloutie d’Ys, le sable a recouvert les vestiges, enfouissant une mémoire pour ne la réveiller qu’à la prochaine tempête.
Jean Ostos, GAHPL, Groupement des Associations Histoire du Pays de Lorient